Compte de rendu de l’Antarctique par le professeur Alain Royer

Dans le cadre d’un projet de recherche conjoint avec le Laboratoire de glaciologie et géophysique de l’environnement (LGGE) de Grenoble financé par l’institut Polaire Français (IPEV: Institut Paul Émile Victor), professeur Alain Royer du CARTEL et Ghislain Picard ont réalisé une campagne de mesures en Antarctique pendant 2 mois 1/2 durant l’été austral, soit notre hiver à nous ici. Ghislain Picard est professeur associé au Département de Géomatique Appliqué et chercheur associé au CARTEL.

Début janvier, je suis parti d’Hobart, en Tasmanie au sud de l’Australie (après quelques 25 h de voyage en avion par Vancouver et Sydney) pour rejoindre la base française de Dumond d’Urville, en Terre Adélie, dans la partie Est de l’Antarctique. On y va avec le petit brise glace français l’Astrolabe, espèce de coquille de noix à fond plat où on se fait brasser assez violemment pendant les 8 jours de traversée à travers les “40es rugissants”, les “50es hurlants” et les “60es sans nom”! Des vagues et des creux de 5 à 8 mètres, vent de plus de 30 nœuds, il faut se tenir tout le temps sur le bateau, les 3/4 des passagers disparaissent dans leur couchette et ne re-apparaissent qu’à l’arrivée! Cette partie du voyage se révèle un vrai rite initiatique…l’Antarctique ça se mérite!

Comme le pack de glace de mer était encore très fermé cette année, on a mis 3 jours de plus à casser la glace pour pouvoir arriver sur la banquise pas trop loin de la base où l’hélico est venu nous prendre. De la, j’ai attendu 5 jours un avion pour la base du Dome Concordia, à 1100 km vers le centre du continent, destination finale (5h de Twin-Otter). Mais la compagnie des petits manchots Adélie qui pullulent sur la base est une distraction tordante et le temps a passé vite. L’hiver, ce sont les manchots Empereurs qui viennent prendre la place sur cette manchotière (c’est là qu’a été tourné le film “La marche de l’Empereur”).

Donc après plus de 20 jours de voyage, et plus d’un mois de retard, j’ai pu commencer mes mesures avec mon collègue de Grenoble, et, en plus, avec seulement une partie de mon matériel! À cause des retards générés par la banquise exceptionnelle cette année, le calendrier des rotations du matériel et des chercheurs a été complètement bouleversé et la logistique très perturbée.

L’objectif de cette campagne était de réaliser des mesures de radiométrie micro-onde (mesure de l’émission thermique de la neige dans le domaine des fréquences micro-onde) et des analyses de la neige pour valider les données satellites qui servent au suivi climatique des Poles. Mon appareil est une copie miniature des instruments embarqués sur ce type de satellite. Mais comme la résolution des pixels de ces satellites est très grossière, de l’ordre de 25 km, il est très difficile de relier les conditions de neige au sol mesurées sur quelques sites ponctuels aux données satellites. L’instrument apporté sur place a permis pour la première fois de relier précisément ces conditions de neige (température, densité, taille des grains de neiges) aux mesures micro-ondes faites exactement aux mêmes endroits. De plus cette campagne a permis de faire des mesures inédites de la variabilité observée à l’intérieur de ces pixels, qui s’est révélée être beaucoup plus importante que l’on ne pensait.

La base de Concordia (75°S) est une base Franco-Italienne au milieu de nul part, plat sur 360 degrés, un désert blanc à perte de vue, la température a oscillé entre -35 à midi et -45 à minuit, mais toujours avec le soleil !, un air très sec et pure, une ambiance vraiment particulière, un peu “space”. Le plus dur c’était l’altitude: on est sur un plateau à 3200m mais avec la pression plus basse au Pôle, c’est comme si on était à 3800m. Mais les installations sont très confortables, et les repas vraiment excellents- tradition française oblige!

On est revenu par le “raid logistique”, le convoi terrestre qui alimente la base de Dôme Concordia en carburant et nourriture 3 fois par été à partir de Dumond d’Urville sur la côte. 10 jours de traversée en énorme Caterpillar, 500 ch sur chenille, 30 tonnes de containers ou cuves de fioul sur ski à tirer, chacun avec son engin, collé les uns derrières les autres. À 10km/h, on faisait une centaine de kilomètres par jour de conduite entre 8h et 20h! On faisait nos manips le soir, car c’était un raid logistique, et la science passait après. On a voulu profiter de cette rare opportunité pour réaliser un transect de mesures du contient vers la cote (jamais fait)…mais c’était très ambitieux . On n’a pu faire que peu de mesures tellement c’était dur et on avait trop peu de temps, même avec des nuits très courtes!. En plus, on s’est pris un jour de méchante tempête-blizzard, avec des vents de 100 km/h et une visibilité nulle (“whiteout” complet!). Ce fut quand même une expérience fabuleuse mais épuisante.

Projet financé par l’IPEV-France, le CRSNG-Canada, CNRS-France et une contribution financière de l’Université de Sherbrooke et du CARTEL.

 

En savoir plus :

Lire l’article dans les Nouvelles de l’Université de Sherbrooke

Lire l’article à Radio-Canada

Estrie-Express (lundi 26 mars 2012 à 16h40)
Voyage au (vrai) bout du monde (Durée : 2 min. 30 sec.)

Téléjournal Estrie (lundi 26 mars 2012 à 18h)
Segment 4/7 à 2:50 (Durée : 6 min.)

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