Incendies de plus en plus destructeurs, sécheresses sans précédent, coupes excessives, épidémies de ravageurs, inondations, la forêt d’ici et d’ailleurs subit les coups durs d’une planète en changement et d’une longue suprématie humaine. Aux premières loges pour surveiller ce patrimoine perturbé, les spécialistes de la géomatique et de la télédétection participent aux solutions.

« Nous sommes des télédétectives », s’amuse à dire le professeur en géomatique appliquée Richard Fournier, un passionné des écosystèmes végétaux naturels, qui œuvre au sein du CARTEL de l’Université de Sherbrooke, le plus important centre de recherche universitaire au Canada en télédétection.

En 2022, l’état de santé de nos forêts est-il inquiétant? « Il faut se rappeler L’erreur boréale dans les années 90 pour comprendre les enjeux actuels. L’élément central de tous les travaux présentement, c’est la pérennité d’une forêt de qualité au Québec. Donc, de voir à tout moment son état et de s’assurer que les pratiques de gestion de la forêt sont adéquates dans cette perspective. »

Réalisé par Richard Desjardins et Robert Monderie, le long métrage documentaire L’erreur boréale, sorti en 1999, dénonce l’exploitation abusive de la forêt boréale québécoise et ses effets sur l’environnement.

Victor Danneyrolles, postdoctorant en télédétection au sein du CARTEL, est inquiet, mais travaille justement à améliorer les outils de mesure de la croissance des arbres, pour ne pas répéter les erreurs du passé. « Les forêts du Québec ont été coupées, beaucoup, pendant longtemps. On a eu aussi beaucoup de feux de forêt sur l’ensemble du 20siècle, puis des épidémies d’insectes, donc énormément de perturbations naturelles et humaines. Avec les changements climatiques, on s’attend a encore plus de perturbations naturelles dans le futur : des feux, des épidémies. »

Victor Danneyrolles est postdoctorant en télédétection.
Victor Danneyrolles est postdoctorant en télédétection.
Photo : Michel Caron – UdeS

La forêt est une très importante ressource naturelle au Québec. Tant l’industrie forestière que le gouvernement souhaitent continuer à extraire du bois. « Mais si on prend en compte l’historique des perturbations passées, sur lequel on rajoute plusieurs couches d’autres perturbations, en plus d’un climat changeant qui influence la capacité des forêts et des différentes espèces qui y vivent à se régénérer, c’est inquiétant », croit Victor Danneyrolles.

Est-ce qu’on va pouvoir continuer à extraire autant de bois sans que la ressource finisse par se dégrader au point d’impacter autant l’industrie que les habitants, les peuples autochtones, la biodiversité?

Victor Danneyrolles, postdoctorant en télédétection

« La forêt est une ressource, et comme l’humain est au sommet de la chaîne sur la Terre, il a le droit d’aller chercher la ressource comme si elle lui appartenait, ironise Richard Fournier. Graduellement, on entre dans un mode de pensée où l’humain fait plutôt partie d’un écosystème diversifié, et on établit des mesures qui vont justement réajuster son rôle. »

Voir grand

Les « télédétectives » qui regardent la forêt d’en haut soulèvent beaucoup d’enjeux, puisque l’un des gros avantages de la télédétection, c’est d’avoir des données disponibles pour l’ensemble du territoire, en haute résolution spatiale.

« On compte ici au Québec des millions d’hectares de forêts et des millions d’hectares de forêts perturbées. Essayer de faire du suivi, du monitoring avec des données terrain, c’est très complexe, coûteux, et forcément très localisé. La télédétection nous permet de faire un suivi beaucoup plus efficace », explique Victor Danneyrolles.

Comme une grosse tondeuse

Et parfois les images captées parlent d’elles-mêmes, nous explique le professeur Fournier.

Quand on regarde l’exploitation forestière, c’est comme une grosse tondeuse qui passe du sud au nord. Graduellement, on voit que tout est exploité.

Professeur Richard Fournier

Richard Fournier est professeur en géomatique appliquée.
Richard Fournier est professeur en géomatique appliquée.
Photo : Michel Caron – UdeS

« Maintenant que la tondeuse arrive aux limites nord de la forêt exploitable après une trentaine d’années, l’industrie mise sur le fait que le sud ait repoussé suffisamment pour que la tondeuse refasse le même exercice », poursuit Richard Fournier.

Ce n’est pourtant pas si simple, puisque, selon nos deux experts, il faut de 40 à 100 ans pour retrouver une forêt exploitable après une coupe.

Conserver, mais pas n’importe comment

Ce qui est clair depuis longtemps, c’est qu’on doit renouveler la ressource forestière et suivre ensuite l’évolution de ce renouvellement. Le problème, c’est que le reboisement est souvent synonyme de monoculture, le contraire de la biodiversité.

Voici des cicatrices laissées par les feux et les coupes sous la loupe de la télédétection. À gauche, l’image prise par le Satellite Landsat en 2021 près de Saint-Félicien montre de grandes zones brûlées (en rouge) et les secteurs de coupes qui créent une mosaïque de jeunes forêts. Ces perturbations sont également évidentes dans la hauteur de la canopée (image de droite). Créé à partir d'images et données LiDAR
Voici des cicatrices laissées par les feux et les coupes sous la loupe de la télédétection. À gauche, l’image prise par le Satellite Landsat en 2021 près de Saint-Félicien montre de grandes zones brûlées (en rouge) et les secteurs de coupes qui créent une mosaïque de jeunes forêts. Ces perturbations sont également évidentes dans la hauteur de la canopée (image de droite).
Créé à partir d’images et données LiDAR

De là l’importance des îlots de conservation pour assurer le maintien d’habitats fauniques et une certaine connectivité entre les habitats, selon les chercheurs. « Je pense que le gouvernement actuel a négligé cet aspect volontairement parce qu’il subit des pressions pour l’utilisation de la forêt. Il faut se poser des questions, se rapprocher du niveau international et augmenter les zones de conservation partout au Québec, pas seulement dans les endroits qui sont inutiles pour l’exploitation forestière », argumente le professeur Fournier.

L’un des défis les plus importants en ce moment serait de conserver un pourcentage de vieilles forêts.

« Derrière la vieille forêt, il y a tous les habitats d’une énorme partie de la biodiversité. Il n’en reste plus beaucoup de ces forêts, et celles qui sont protégées sont souvent des endroits inexploitables par l’industrie parce que pas assez productifs. Il y a donc un biais dans la conservation des vieilles forêts », se désole Victor Danneyrolles.

Une relève qui se laisse désirer

Aux dires des deux chercheurs, en matière d’environnement et de changements climatiques, il n’y a pas meilleur domaine pour jouer un rôle concret que celui de la géomatique et de la télédétection. Mais ce n’est pas d’emblée que les jeunes choisissent cette filière.

Pourtant les projets de recherche aux retombées concrètes et immédiates, il y en a à profusion dans ce secteur d’avenir, qui peine à recruter suffisamment de relève pour combler tous les besoins.

De manière générale, les jeunes cherchent de plus en plus des métiers avec du sens. Nous sommes dans un domaine où il y en a!

Victor Danneyrolles, postdoctorant en télédétection

« On est dans l’action qui crée des changements. Ceux et celles qui font de l’écoanxiété, qui veulent vraiment changer les choses, vont souvent bouder les programmes en foresterie, en géomatique, en écologie forestière parce qu’ils associent ces domaines aux “méchants” », constate le professeur Fournier. Ils vont se diriger dans des programmes plus généralistes.

Mais qui croyez-vous va changer la donne? Ce sont les personnes qui sont directement impliquées dans les solutions. Il faut changer cette mentalité. L’environnement, arrêtez d’en parler et soyez dans l’action avec ceux et celles qui font vraiment une différence!

Professeur Richard Fournier

Pour l’heure, nos deux chercheurs, leurs équipes et leurs partenaires suivent l’état de santé de nos forêts de près au bénéfice de la biodiversité, de la faune qui y habite et des gouvernements qui doivent prendre des décisions. Ils ont eu l’occasion d’échanger sur leurs travaux, les nouvelles technologies et l’état de santé de la forêt lors du colloque annuel du Centre d’études de la forêt qui s’est tenu à l’Université de Sherbrooke à la fin septembre et qui regroupe 75 chercheurs et chercheuses provenant de 11 universités québécoises.


Informations complémentaires

Pour retrouver la publication originale de cet article, vous pouvez vous rendre ici : https://www.usherbrooke.ca/actualites/nouvelles/environnement/details/48663