Publié le 4 janvier dans La Presse.
Mathieu Perreault
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L’exploration de la Lune connaît une renaissance depuis le début du XXIe siècle, alors qu’elle avait pratiquement cessé après la rivalité américano-soviétique des années 1960 et 1970. La Chine, l’Inde et des entreprises privées américaines ont réussi des missions sur notre satellite. Et ce n’est pas fini.
« La situation est très différente des années 1960, quand les États-Unis ont envoyé des astronautes sur la Lune », dit Kathleen Curlee, du Centre pour la sécurité et les technologies émergentes (CSET) de l’Université de Georgetown, à Washington. « Plusieurs pays et plusieurs firmes ont des plans lunaires. »
La plus grande rivalité est sino-américaine. En septembre, le Sénat américain a tenu des audiences appelées « Lever de mauvaise lune », en référence à une chanson du groupe Creedence Clearwater Revival (Bad Moon Rising), qui lui ont permis de conclure que la Chine était en train de gagner cette course.
La NASA doit lancer Artemis II, une mission qui va faire le tour de la Lune, en 2026. Elle inclut l’astronaute canadien Jeremy Hansen et pourrait décoller dès février.
Ensuite, Artemis III alunira, et la station orbitale lunaire Gateway sera en fonction plus tard dans la décennie.
L’objectif est d’avoir une base lunaire habitée au cours de la décennie 2030. Mais Elon Musk, qui a une relation d’affaires avec le nouveau patron de la NASA, le milliardaire techno Jared Isaacman, fait pression pour que la priorité soit donnée à une base martienne.
De son côté, la Chine vise un alunissage de taïkonautes d’ici 2030 et a commencé l’été dernier à tester la fusée Longue Marche 10, qui remplira cette mission. « La Chine a été la première à rapporter des échantillons du pôle Sud lunaire », explique Mme Curlee, qui vient de publier une évaluation du programme spatial chinois. « Les échéanciers du programme lunaire chinois ont été respectés jusqu’à maintenant. »

La Chine a lancé une dizaine de missions lunaires depuis 2007 et une exploration plus en profondeur du pôle Sud de la Lune est prévue en 2026. C’est là que l’empire du Milieu veut construire sa base, avec la Russie, dans les années 2030, parce qu’on y trouve de la glace, essentielle à la production de carburant et d’oxygène.
Sherbrooke et Toronto
Le Canada est très actif dans cette nouvelle course lunaire. Des firmes canadiennes fabriquent des instruments pour les missions lunaires privées des américaines Firefly, Astrobotic et Intuitive Machines, prévues pour 2026, ainsi que Blue Origin, prévue en 2027. Toutes ces missions sont financées par la NASA. Firefly est la seule firme privée ayant réussi un alunissage, en 2025.
Le logiciel d’analyse d’images de NGC Aérospatiale, de Sherbrooke, s’est rendu sur la Lune en mars 2025 sur la sonde Blue Ghost de Firefly. Il pourrait être à nouveau testé sur un deuxième vol de Firefly cette année et équipera le véhicule astromobile (rover) lunaire canadien, qui pourrait être lancé en 2029.

Le logiciel compare les images des cratères lunaires à celles de bases de données pour guider les alunissages et les rovers, en l’absence d’un système GPS, explique Jean-François Hamel, VP des systèmes spatiaux chez NGC.
D’autres caméras, télescopes et microscopes canadiens, fabriqués par Canadensys, de Toronto, sont utilisés par Firefly, Intuitive Machines et Astrobotic. « Ce sont notamment des caméras de soutien et pour des projets de recherche scientifique lunaire, notamment l’exploration minière », précise Christian Sallaberger, PDG et fondateur de Canadensys.

L’entreprise a été choisie par l’Agence spatiale canadienne (ASC) pour construire le rover de 2029 et est l’une des trois qui planchent sur un plus gros utilitaire de l’ASC, qui pourra transporter des charges d’une tonne lorsqu’il y aura une base lunaire.
Toujours dans la Ville Reine, MDA Space, qui a construit les bras robotiques canadiens de la navette spatiale et de la Station spatiale internationale, travaille au bras robotique de la station Gateway. « Il devra être beaucoup plus autonome à cause du délai de transmission », dit Holly Johnson, VP robotique et espace chez MDA. « Comme Gateway sera souvent inhabitée, Canadarm3 sera en quelque sorte le maître des lieux. Il devra pouvoir entrer à l’intérieur. »
Myriam Lemelin, une géomaticienne de l’Université de Sherbrooke, fait de son côté partie des équipes scientifiques des missions Vertex et Viper de la NASA, qui iront sur la Lune en 2026 et en 2027 grâce aux sondes d’Intuitive Machine et de Blue Origin. Elle participe aussi au développement du véhicule astromobile canadien de 2029.
« On veut recueillir les caractéristiques de la géologie, détecter la présence de glace et mieux définir la rugosité du sol. » Myriam Lemelin, géomaticienne de l’Université de Sherbrooke
Toutes ces technologies canadiennes seront utilisables sur Mars. La Lune est un environnement beaucoup plus hostile, expliquent Christian Sallaberger et HollyJohnson, parce que la poussière lunaire, appelée régolithe, est extrêmement abrasive.
Les ambitions de l’Inde
L’Inde a aussi un programme lunaire ambitieux, visant une mission habitée à la fin des années 2030. « Nous avons été les premiers à prouver la présence d’eau sur le pôle Sud [de la Lune] en 2008 », dit Gurbir Singh, un informaticien britannique qui a publié, en 2017, un livre sur le programme spatial indien. Cet exploit de la mission Chandrayaan-1 a été réussi grâce à un impacteur, qui a généré de la poussière ensuite analysée par un orbiteur.
La troisième mission lunaire indienne, Chandrayaan-3, a réussi en 2023 à se poser et à faire fonctionner un rover près du pôle Sud. Une mission en 2027 vise à ramener sur Terre des échantillons lunaires.
« Nous aussi sommes en concurrence avec la Chine, mais nous n’avons pas les mêmes moyens, souligne M. Singh. La NASA souffre de manque de fonds, avec les coupes de l’administration Trump. Les démocraties semblent désavantagées pour des programmes aussi ambitieux qu’envoyer des astronautes et créer des bases sur la Lune. »
Le nouvel Antarctique
Bleddyn Bowen, un politologue de l’Université de Durham, en Angleterre, qui a publié deux livres d’« astropolitique », confirme l’avance de la Chine. « C’est important, parce que le premier pays qui s’installera de manière durable sur la Lune aura un rôle important pour déterminer les règles, notamment le périmètre de sécurité autour des bases, note M. Bowen. Cela dit, l’implication des firmes privées donne une profondeur aux efforts lunaires américains. »
La Lune ne tombera jamais entre les mains des entreprises privées, selon lui. « Au mieux, ce sera comme en Antarctique, des bases scientifiques, avance-t-il. Et évidemment, du tourisme pour les riches. »